Les foules sont le terreau du social, une réserve énergétique d’où émergent formes et informations d’apparence chaotique.
La foule est un grand corps à la conscience flottante, qui vit et qui respire, s’emporte et nous entraîne, transmettant à chacun de fortes vibrations : au mieux, le sentiment d’appartenance à une communauté ou à un territoire ; au pire, la quête inépuisable de boucs émissaires. Cette apparence instable, ambivalente de la foule explique peut-être que seule sa masse semble digne de considération. Même bornée et manipulée, elle pèse, par adhésion comme par asservissement. La validation par la majorité, les succès d’audimat ou la mobilisation massive restent le cadre dominant du marketing consumériste et de l’action politique. Un cadre approximatif puisque aucun d’entre nous ne doute au fond que Galilée avait raison, seul, et contre l’opinion du monde entier.
En ce sens, la foule appartient aux impensés de l’époque. Elle est notre malaise. Notre hypothèse ici est qu’elle demeure pourtant d’actualité, ou acquièrt aujourd’hui une actualité nouvelle. Car si l’idéal révolutionnaire de renversement du cours du monde nécessitait une mobilisation ample et indistincte des masses, les déséquilibres multiformes du siècle qui s’ouvre à nous exigeront une mue beaucoup plus radicale. Seule la conversion patiente de multiples gestes quotidiens chez des milliards d’individus différenciés semble à même de cristalliser les conditions d’une société soutenable, c’est-à-dire autorégulatrice et attentive.
Une multitude d’intelligences autonomes, désynchronisées et collaboratives devient-elle pensable ? Avant de l’envisager, nous vous proposons ici d’abandonner la masse pour étudier la foule en détail, par ses caractéristiques physiques : sa viscosité ou sa granulométrie, par sa biologie : ivresses, fièvres ou sensualité, par son économie politique : sa malléabilité, sa canalisation et ses paniques, par sa grammaire : son potentiel électrique, sentimental, sacrificiel ou mystique.
Philippe Mouillon
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Analyse critique par Yves Citton
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