Une précieuse désorientation
Les lieux-dits qui illustrent cet ouvrage sont issus de la région Rhône-Alpes. Il en existe plus de cent mille. Chacun témoigne d'un réel désormais dispersé, submergé, oublié. Ces cent mille lieux-dits sont autant de récits fragmentaires, lacunaires, mais tenaces, de connivences intuitives, d'expériences pratiques, de combinaisons sensorielles, d'événements sensuels et érotiques accumulés puis légués par tant d'individus pratiquant ce territoire avant nous. Ils composent une grammaire qui trame le territoire, le traduit et l'incorpore dans des interprétations plus vastes du monde.
Cette grammaire déposée au fil des travaux et des jours n'échappait pas aux contradictions et aux enjeux symboliques qui, hier comme aujourd'hui, s'appliquent toujours à définir et à délimiter les territoires où les choses adviennent et d'autres sans nom, abandonnés à eux-mêmes. Elle s'arrachait pourtant du cadastre local et d'un quotidien de simple subsistance pour tenter d'approcher l'infinie consistance d'humanités inouïes, de poétiques nouvelles.
Chaque lieu-dit est une traduction, une conversion patiente des gestes ordinaires d'une multitude d'individus différenciés en récits. Il mérite l'attention. S'enrichir de cette grammaire nous semble fructueux pour comprendre les rapports sans cesse renégociés de l'homme à son milieu de vie et à sa vie, et pour remettre en question les règles mêmes qui s'autorisent de tracer des cartes et d'identifier des lieux. Ces lieux-dits cristallisent un rapport de force localisé ici, à un moment précis de l'histoire humaine. Ils disent la désorientation devant l'impensable de la condition humaine, la terreur et la douceur de vivre, le besoin de clôtures et son exact contraire, la nécessité de s'extraire du cadastre pour naviguer vers d'autres possibles. Ces accès sensibles au monde, tout à la fois sensoriels, sentimentaux, sensuels, sensés, ouvrent à l'infini d'autres possibilités humaines.
C'est pourquoi nous avons invité une douzaine d'artistes et de philosophes à échanger autour de ces traces de sens perdus en ces lieux-dits. À charge pour chacun de les déplier pour interpréter le monde d'aujourd'hui. Car cette localité à laquelle la majorité de nos contemporains restent attachés glisse aujourd'hui de nos mains à grande vitesse. L'asymétrie entre des pouvoirs déterritorialisés et le maintien de la vie quotidienne dans des cadres territoriaux localisés engendre un sentiment de perte d'autonomie, de perte de maîtrise et d'autodéfinition de sa propre vie.
Cette désorientation pourrait pourtant être fructueuse si nous parvenions à l'aborder comme l'amorce d'un nouvel espace public, un espace de sérendipité publique, cette désorientation positive qui s'aiguise au contact de l'étrange, capte l'inattendu pour inventer de nouveaux assemblages. La désorientation pourrait alors contribuer à l'émergence d'un territoire mieux habité, c'est-à-dire augmenté d'intelligences, de sensibilités et d'interprétations autonomes, combinant les langages et les compétences les plus maltraités et dominés avec les langages et les formes savantes, élargissant les connaissances rationnelles en intégrant les formes intuitives d'intelligence, en prêtant voix aux sans voix.
Philippe Mouillon
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