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Opus 6

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Déboussolés !

C’est le terme qui s’impose fréquemment pour témoigner de l’incompréhension dans laquelle nous plongent les situations déconcertantes à l’échelle personnelle comme à celle de l’évolution du monde.

L’impression domine que les coordonnées stables qui assuraient un repérage correct et quasi permanent au fil de la vie d’une personne, vacillent et sont mises en doute. Fait nouveau, le monde change plus vite que la conscience individuelle. Les grands systèmes, la famille, le travail, la religion, la politique, l’économie, et même l’argent… s’avèrent des colosses aux pieds d’argile. Que devient-on lorsque les points de repère qui permettent à chacun de s’identifier et de se situer deviennent flottants ? Une époque sans points de repère partagés est-elle viable ?

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Un double mouvement s’observe : d’une part, une quête éperdue de balises et d’amarres pour cadrer et référencer une vie symbolique rapiécée, où la consumation des valeurs fait écho à la consommation frénétique des objets ; d’autre part, un flicage effréné de la localisation et de la chronologie de chaque individu, piégé dans le labyrinthe de ses mots de passe, et dont chaque action banale en réseau génère des coordonnées l’épinglant sur la carte inquiétante d’une énigmatique surveillance mondialisée. Pour comprendre quels sont les repères d’aujourd’hui et quels pôles attirent nos boussoles, ce numéro met en résonance trois ensembles : les lieux-dits d’une région, qui la parlent à leur manière et témoignent de la sédimentation de l’histoire ; les photographies de Maryvonne Arnaud, véritables commentaires visuels, qui expriment sans mots l’appel sensible aux repères ; et une suite de réflexions ouvertes, abordant plus particulièrement trois domaines fondamentaux : le lieu et ses racines ; les objets, la technique et le savoir ; la langue, tradition et traduction. Toutes ces citations proviennent des débats de l’Atelier-monde, un cycle de rencontres initié par Philippe Mouillon et soutenu par La Criée, centre d’art contemporain de Rennes. Des philosophes, chercheurs, artistes et poètes y débattent librement de ces questions, constituant une « collecte mondiale des doutes », pistes de réflexion éloignées de toute doctrine et fonctionnant plutôt à la manière d’un jeu – dans les deux sens de ce mot : comme exercice ludique et aussi comme la légère mobilité qui permet l’aisance, évitant immobilisme et rigidité. « Il n’y a pas de vérité première, il n’y a que des erreurs premières, la vérité est une erreur rectifiée » écrit Gaston Bachelard. C’est à l’adoption d’un regard « rectificateur » que voudrait contribuer ce numéro : faire émerger une pensée de la nuance, ne refuser aucun savoir, archaïque ou étranger, intégrer à l’analyse les visions de l’art et les intuitions de la poésie, jusqu’à faire du doute un repère. Henry Torgue

Une humanité inouïe 

L’exposition Jeux de paysages, conçue par Maryvonne Arnaud, Yann Blanchi, Philippe Marin et Philippe Mouillon, propose une désorientation active en invitant le visiteur à construire son propre récit, son processus autonome de cheminement dans l’espace de l’exposition, dans ses propres associations mentales et dans les paysages quotidiens de la région Rhône-Alpes.

À l’inscription dans le temps et l’espace de formes stabilisées, Jeux de paysages répond trajectoires, logiques floues, turbulences incalculables. Prenant appui sur la Grotte Chauvet, le Palais Idéal de Cheval ou l’unité d’habitation de Firminy, l’exposition affirme combien l’intérêt sociétal des formes héritées n’est pas leur attachement à une tradition mais leur intensité de rupture historique ouvrant alors une profondeur imaginaire nouvelle, excédant tout ancrage dans un lieu et toute inscription dans un temps.

En s’appuyant sur un tapis d’acier composé d’un millier de noms de lieux-dits, Jeux de paysages rend visible ce temps qui court sous nos pieds et ces récits négligés ou oubliés qui trament le territoire sous nos pas comme ils trament notre imaginaire.

L’exposition demeure volontairement inachevée. Les Jeux de paysages restent à pratiquer par chaque visiteur qui active et compose sa propre représentation à l’aide d’un jeu de douze cartes à jouer illustrées sur chaque face d’un code numérique. Chaque code déclenche une interprétation du territoire proposée par un artiste invité ou piochée dans les sites de partages et les réseaux sociaux. L’exposition est re-battue, comme on re-bat des cartes, à chaque nouvelle intervention interactive d’un spectateur, avant de se stabiliser dans cette nouvelle figuration pour le visiteur suivant qui, à son tour, pourra la remanier puis la transmettre. 

Elle reste aussi ouverte à l’infinité des contributions de tous ceux qui, visiteurs ou témoins éloignés, souhaitent partager leurs perceptions, leurs émotions, leurs pratiques originales en les déposant sur le site dédié de l’exposition afin de l’enrichir. Où qu’il soit situé, chaque contributeur devient ainsi une balise signifiant la présence d’un capteur intelligent et autonome qui, comme l’aiguille d’un acupuncteur, dissipe les blocages énergétiques, les désaccords, et rééquilibre l’organisme. 

Intuitives, bricolées, sensibles, émancipées, ces couches de données et de métadonnées invitent discrétement à des approches esthétiques, éthiques, symboliques plus complexes, à des tensions nouvelles qui actualisent le paysage, nous réactivent et nous harmonisent. 

Jeux de paysages, une exposition créée en ouverture de l’Hôtel de Région Rhône-Alpes conçu par Christian de Portzamparc et présentée du 15 juin au 25 août 2011

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